Avec son église et son cloché délabré, Koptelovo semble avoir été oublié dans les plis du temps et des rebondissements de l’histoire mouvementée de la région. Mais sous son manteau de neige, les habitants réveillent lentement leur histoire.

Sous la tempête de neige et dans le froid, je me suis cru un instant dans les décors du film « Docteur Jivago ». A Koptelovo, on est immédiatement séduit par les maisons en rondins ou multicolores qui semblent sorties tout droit d’un livre de contes. Pourtant ici, la vie ne s’est pas figée. On travaille et on cultive la terre dans ce qui reste de l’ancien kolkhoze. Mais on fait aussi œuvre de livre d’histoire à ciel ouvert. Les enfants de la région, tous âges confondus y viennent avec leurs institutrices découvrir les rites et traditions de leur pays. Six grands-mères ont formé une chorale de grande qualité et chantent de leur propre aveu « avec toute leur âme ». Les enfants sont subjugués et rient des paroles de ces chansons villageoises où il est souvent question de puit, de filles et de garçons qui s’y rencontrent.

Zenaïda Anatoleivna, la plus jeune des grands-mères, fait réfléchir les enfants sur les termes et les expressions utilisées dans ces mélodies à plusieurs voix. Mais pas de leçon ni de tirade, ici tout se fait simplement, le cœur sur la main. Et ça marche ! Une tasse de thé et une pâtisserie maison dans la main, les enfants se sont laissés emporter dans l’histoire. Chacun y met du sien, à la sortie, une autre grand- mère vend de petits jouets de sa fabrication : une poupée en torchon, un gant en forme de fraise ou des balles de laine. Un peu plus loin, le fermier m’emmène en traîneau faire un tour du village et c’est au son de la clochette suspendue au harnais « pour chasser les esprits malins » que le directeur du petit musée de Koptelovo m’a avoué n’avoir pas eu un seul jour de congé depuis un mois. Evidemment, cette activité de valorisation de la tradition n’est pas encore un projet économiquement viable, c’est pour cela que tous, y compris les anciens, ont au moins une autre occupation. Mais tous sont convaincus de la nécessité de leur travail. Parmi les actifs du musée de Koptelovo, on trouve l’institutrice du village, la grand-mère Koptelova, qui porte le même nom que son village et dont la famille y habite depuis 5 générations.

Le plus surprenant ici, c’est la générosité et la spontanéité : nous avons mangé un excellent repas traditionnel de l’Oural au milieu de la salle du musée consacrée à la deuxième guerre mondiale. «En avant, jusqu’à Berlin» m’a accompagné entre la soupe de poulet et le toast et la gorgée de samagon et les bilinis. Je retourne un instant vers la chorale qui casse la croûte en chantant. Les six grand-mères sont enchantées que je m’intéresse à leur art et m’invite à partager leur liqueur maison. En réponse à mes compliments, Zenaïda Antoleivna répond que «ce qui faut le plus à la Russie, ce sont des gens honnête et de bonne volonté, comme ce qui se passe dans ce musée. Ainsi, un jour, peut-être, la Russie se relèvera comme nous. Mais malheureusement, tous nos dirigeants sont des salaud ». Dans la salle à côté, les portraits de Lénine, Staline, Eltsine et Poutine n’ont même pas froncés les sourcils devant ces paroles subversives.