accroupi, lorsque nous passons le poste de gendarmerie «C’est interdit de transporter plus de personnes que de sièges disponibles», explique le chauffeur. Nous parlons de la corruption de la police, du peu de confiance qu’elle inspire à la population. Personne ne met ici sa ceinture de sécurité. L’amende est si insignifiante que même les policiers ne la prélèvent pas, préférant des cas plus litigieux et lucratifs. A qui en vouloir puisque tout le monde y trouve son compte ? Mal payés, les forces de l’ordre n’ont pas trop de choix. Pris dans un imbroglio juridico arbitraire, le citoyen, de toute façon en faute puisque aucune automobile n’est absolument en règle dans ce pays, préfère passer à la caisse tout de suite et tirer un trait sur l’événement. «A tel point que nous intégrons ce risque dans le prix de nos courses de taxi, explique mon chauffeur. Et ce n’est pas seulement le petit policier de quartier qui est corruptible puisqu’il doit reverser une partie à ses supérieurs. Et s’il ne veut pas jouer le jeu ? «Eh bien il perd son boulot », assure le chauffeur, dont le frère, comme par hasard, est dans la police. Lui ne doit pas payer souvent ses contraventions. En ce dimanche soir, la ville brouille moins que d’habitude. Le trajet de l’aéroport au centre ville se fait en quelques minutes sans encombre. Un de mes compagnons de voyage s’étonne de ma connaissance de la corruption et du fait que j’en parle avec foule de détail. «Je pensais que tu avais une passion telle pour la Russie que tu ne parlerai pas de cela ». Je réponds que lorsqu’on aime, il faut aussi savoir reconnaître les défauts pour aimer en connaissance de cause et sans conditions. La Russie est depuis tant d’année le sujet de fantasmes de toute sorte qu’il est indispensable de regarder la réalité telle qu’elle est. Sinon le risque est trop grand de reproduire les terribles erreurs de jugement du passé. Malgré la fatigue du voyage et la neige, je ne peux pas m’empêcher de sortir me promener sur l’avenue Nevsky, l’artère de vie de St Petersbourg. Là il y du monde, des jeunes surtout qui se promènent en long et en large. A nouveau, je m’imprègne de l’atmosphère si particulière de la ville : le Pont Anitchkov, la Place des Arts illuminée, la façade de l’hôtel Europe et la somptueuse Place du Palais. Tel un pèlerinage au cœur de la beauté, je me laisse émerveiller pour la centième fois. Tout de blanc vêtue, la Place semble s’être apprêtée pour la fête, mais il y a personne en cette fin de soirée. Il fait trop froid par ici pour s’attarder. Transis, je fais une halte au Café littéraire au coin de la Moïka, comme toujours rempli de français venu boire un chocolat chaud. Ce soir, les clients ont droit à quelques romances russes égrenées par une chanteuse lyrique décolorée. Elle aurait probablement déconcentré Dostoïevski et Akhmatova qui venaient dans ce café chercher l’inspiration. Aujourd’hui, l’inspiration s’y commande sous forme d’espèces sonnantes et trébuchantes. Corruption des âmes ? Comme pour la milice, tout le monde y trouve son compte. Le voyageur nostalgique d’une époque qui n’a probablement existé que dans les esprits, le patron qui répond au besoin de sa clientèle cible et la chanteuse qui trouve là un public indulgent. Nous nous quittons sur l’Ave Maria de Schubert.