Si c’est douloureux et presque impossible, on est au dessous de – 20. Par le nez, si cela picote, il fait près de -20. Si c’est douloureux, on est au dessous de -30. De vigoureux rayons jaunes illuminent les façades des Palais le long des canaux. Il fait magnifique. Le soleil n’éclaire pas seulement les bâtiments, il rayonne aussi à l’intérieur de l’âme. Mais la dure réalité n’a pas disparu pour longtemps. Dure est la chute. Le long de la Perspective Nevsky, l’eau qui goutte des toits gèle sur les trottoirs. Ces voies luisantes sont la terreur du piéton qui doit porter une attention permanente à son équilibre.

A la caisse du Philharmonique Shostakovich, la vendeuse responsable ne veut pas me donner de billets pour le spectacle du jour. «Ce n’est pas un concert pour étranger», répète-t-elle. Pourtant mes compagnons de voyage ont insisté et veulent vraiment écouter ces chœurs, lauréats du concours municipal célébrant les soixante ans de la victoire contre le fascisme. «Alors si cela les intéresse vraiment… c’est du ressort de la direction générale, m’assure la vendeuse qui s’est radoucie lorsque, sur sa proposition, j’ai accepté de payer le double du prix russe. Le chemin qui conduit à la direction est riche d’enseignements : des meubles datant de Mathusalem, des dames aux lourdes lunettes s’activent lentement autour de leur bureau où s’empilent des dossiers «à garder 50 ans». Il faut appeler le directeur sur son portable « car onze heure est encore tôt, il n’est pas encore arrivé ». La communication se passe dans une autre pièce, à l’abri de mes oreilles indiscrète. Une dame d’âge mûr se crache dans les mains devant le miroir pour se refaire une beauté à mon arrivée et la jeune Tatiana, visiblement l’assistante de la responsable des billets, court à droite et à gauche pour réunir tous les documents nécessaires à l’obtention de ces tickets exceptionnels. Pour l’occasion, on ressort de vieux billets imprimés à l’époque soviétique, c'est-à-dire il y a plus de vingt ans. L’ancien nom de la rue y est encore indiqué et le prix de 1 rouble et 10 kopecks. Aujourd’hui, je les ai payé 500 fois plus... A la main puis au moyen de trois tampons successifs, ces billets ont repris vie. Cette procédure prend du temps. En même temps, la responsable bloque les places sur son écran d’ordinateur et envoie un email de confirmation au directeur. On s’intéresse à moi, à mes compagnons de voyage si étrange parce qu’ils veulent voir ce spectacle anodin. On m’offre le thé et une chaise mais je n’ai pas le temps. J’ai mes tickets, c’est l’essentiel. Le temps d’avaler un café à 5 euros au goût très médiocre à l’hôtel Europe et de faire mes comptes, il est déjà temps de retrouver les rues glaciales et ensoleillées.