Les cimetières en Russie sont immenses. Je les visites toujours avec émotion, comme le livre tragiquement ouvert de la vie quotidienne. Oui, ils sont grands les cimetières car on ne détruit jamais une tombe abandonnée. La Russie ne connaît pas la concession de 25 ans. On peut aussi voir dans l’étendue des tombes  le symptôme de la forte mortalité de la Russie, comme me le raconte Olga Alexandrovna, enfant de la révolution née en 1918 à Bielosersk et qui a passé toute sa vie au pied du rempart du magnifique monastère. «Au début des années 1980, le cimetière était deux fois plus petit que maintenant ». C’est vrai que cela recoupe les chiffres qui démontrent la terrible augmentation des décès depuis la Perestroïka. La misère sociale, la fermeture des usines, la mort des koklhoses…

Olga Alexandrovna en sait quelque chose de la mort. Elle a vécu la dékoulakisation dans son village. Elle a vu mourir son premier mari alors que son fils n’était pas encore majeur. Puis c’est son fils unique qui disparaît dans les pires années de la Russie moderne (1991) empoisonné par de l’alcool frelaté. Puis en 2000, c’est son deuxième mari qui passe dans l’autre monde. 2002 verra aussi la mort tragique dans un incendie de sa petite fille, jeune maman de 23 ans… Elle ne veut pas les laisser tomber dans l’oubli. C’est peut-être pour cela qu’elle soigne autant les tombes et ne manque pas d’embrasser chacun sur sa photo et leur adresse foule de mots doux.

Lieux de vie

Olga Alexandrovna n’est pas un cas isolé. Malheureusement, son histoire non plus. Dans les petits villages du bord du lac Baïkal ou dans les grandes villes comme à la mémorable nécropole de Novodievichi à Moscou, les cimetières russes racontent tous les mêmes tragédies. Et pourtant ils sont des lieux de vie. On vient y vivre avec la mort, comme pour l’apprivoiser.

Clôturées et souvent très fleuries, les tombes portent toutes les portraits de ceux que l’éternité à repris. Eternellement jeunes sur leur image émaillée, même s’ils sont morts – ce qui est rare-  dans la force de l’âge…Dans le petit enclos qui détoure la concession, on y découvre aussi une table et un banc. C’est autour de ce dernier qu’on vient s’asseoir pour boire un verre et partager des blinis avec le défunt. Même plusieurs années après sa disparition. Ainsi un petit gobelet et quelques bonbons restent là. On étale sur la table des graines de millets que les corbeaux ont déjà repéré…

Anatoli Iourevich Kichiniov 1932-1974… Andrei Alexandrovich Potanine 1918-1943…